Depuis 20 ans que le Mur de Berlin est tombé, la Suisse n’a pas réellement changé de paradigme en matière de politique de sécurité. Là où certains voient encore les frontières comme une menace, c’est en réalité les menaces qui n’ont plus de frontières. Les conflits modernes sont transnationaux, aussi civils que militaires, et sans contingences géographiques précises, à l’image de l’affaire des pirates somaliens. La sécurité du pays et celle de ses ressortissants sont devenues deux notions distinctes, comme en témoigne la question des otages. Et la neutralité absolue est simplement sans objet pour un Etat de droit occidental, chrétien, opulent dont l’existence même est une insulte pour certains fondamentalistes idéologiques.
Dans ce contexte, l’existence d’une armée essentiellement basée sur un concept de défense territoriale procède au mieux de la mythologique collective bien entretenue et au pire de l’amulette divertissante, au premier sens du terme. Car si l’armée devrait nous rassurer sur la pérennité de nos mythes fondateurs, elle ne peut que nous inquiéter quant à notre capacité de comprendre et affronter les défis du monde moderne. En effet, le principal instrument de notre politique de sécurité est aujourd’hui déboussolé car sans ennemi traditionnel et donc sans finalité claire. L’ennui, c’est qu’on le dit depuis vingt ans et que les réformes successives n’y ont rien changé. Au contraire, elles ont même renforcé cette « ligne Maginot » politique en différant les débats de fond.
Du « ciment de la nation » au mastic budgétaire
Si l’armée suisse n’a plus d’ennemis, elle n’a plus vraiment d’amis non plus. Depuis quelques années, l’armée n’a plus réellement l’intérêt, voire le soutien d’un Parlement dont les rangs sont d’ailleurs de moins en moins garnis d’anciens soldats et officiers. En 2004, celui-ci refusait à Samuel Schmid un crédit d’armement de 650 millions. Du jamais vu, après les centaines de millions votés le doigt sur la couture ! C’est l’armée elle-même qui s’est vue ainsi remise en cause. Et depuis, l’affaire s’est répétée. Un peu comme si on privait un capitaine de navire des sommes nécessaires pour refaire les turbines, repeindre la coque et racheter des chaloupes de sauvetage (dont on pressent qu’elles seront bientôt utiles…). En somme, le Conseil fédéral se retrouve à la tête d’un Titanic proche de l’avarie et à la merci du moindre écueil ; à la différence près que le Titanic, lui, avait une destination précise.
Mais contrairement à d’autres pays, tout se passe en Suisse comme si de rien n’était. Les crédits giclent, le gouvernement proteste mollement et les parlementaires haussent les épaules en passant au point suivant de l’ordre du jour. Comme au lendemain d’une votation fédérale perdue, on s’active déjà à préparer les échéances suivantes, sans réfléchir un instant à la signification du message – conscient ou non – sorti des urnes. Ainsi, en quelques années on aura concrétisé l’initiative socialiste – pourtant largement rejetée par le peuple – visant à diviser par deux le budget militaire et réduit les effectifs, selon la récente et surprenante annonce du nouveau ministre de la défense, au point de s’approcher du modèle postulé à l’époque par quelques contempteurs modérés. L’armée évolue, mais à reculons et en toute discrétion !
L’évolution est pourtant patente, en comparaison de la situation il y a quelques années. Tout le monde se fiche de savoir si l’armée suisse est opérationnelle ou non ! Pas un élu pour relever l’inadéquation entre la mission de l’armée et les moyens attribués qui se réduisent comme peau de chagrin ! De ciment de la nation, élevée au rang de mythe incarnant la souveraineté nationale, l’armée suisse est devenue de manière rampante le mastic budgétaire d’un pays en crise financière. Pratique poire pour la soif d’économies dans le budget fédéral puisqu’aucun parti de gauche ne va lever le petit doigt pour des postes militaires supprimés, l’armée suisse n’en constitue pas moins un réservoir de main d’œuvre bon marché pour, à choix, damer des pistes de ski, faire la circulation en marge des grandes foires du pays, faire les cent-pas devant les ambassades, ou encore et plus crûment masquer le subventionnement indirect des régions périphériques et des sociétés de tir (pensons un instant au maintien de la coûteuse aberration du tir obligatoire !).
Et personne en Suisse ne s’offusque de voir la politique de la défense – ou plutôt une politique sur la défensive – dictée par une alliance mortifère composée des deux camps les plus opposés. Une fois de plus, les socialistes et les démocrates du centre réalisent la performance de consacrer le statu quo en postulant des visions fondamentalement antagoniques, l’une dirigée vers l’angélisme internationaliste et l’autre axée sur le repli total. Pendant ce temps-là et sous couvert de rationalisation des effectifs, le nouveau ministre de la défense bat en brèche – mais le sait-il vraiment ? – les derniers principes sur lesquels reposent l’armée de grand-papa, telle la conscription.
Le défi du professionnalisme dans la milice
Aujourd’hui, près de 60% des jeunes Suisses sont déclarés « aptes au service » lors de leur recrutement ; autrement dit la conscription obligatoire a vécu puisque 40% des personnes concernées dans leur classe d’âge échappent au service militaire. L’information passe presque inaperçue, livrée chaque année – un hasard ? – durant la fameuse « trêve des confiseurs » médiatique entre Noël et Nouvel An. Et pourtant la dragée est dure à avaler pour la Grande Muette, car elle signifie concrètement la fin de l’égalité de traitement consacrée par l’obligation générale de servir voulue dans la Constitution.
Paradoxalement, l’efficacité retrouvée d’un recrutement militaire passé d’une demi-journée à trois jours complet, à la faveur de la réforme « Armée XXI », montre sans fard l’état de santé global de la population masculine suisse en âge de passer sous les drapeaux. Un état général peu flatteur qui corrobore les courbes ascendantes de l’assurance invalidité en matière de maladies psychiques précoces (dépressions) liées notamment à la difficulté pour les jeunes de s’insérer dans les structures sociales environnantes et de supporter des contraintes directes.
En parallèle, l’armée n’a cessé de réduire ses effectifs, passant en quelque douze ans de 600'000 hommes à 220'000 (dont 80'000 dans une réserve très inactive), et de moderniser ses techniques et armements, requérant ainsi du personnel toujours mieux formé. Résultat des courses : il y a toujours moins de jeunes aptes à remplir des obligations militaires toujours plus exigeantes en termes techniques, physiques et psychiques. En somme, la réalité des besoins en ressources humaines a considérablement évolué mais le mythe des moyens pléthoriques est demeuré.
Est donc arrivé ce qui devait arriver : la réalité d’une armée aux contingences modernes mais qui ne s’assume pas comme telle a rattrapé la fiction d’un modèle de conscription obligatoire complètement dépassé et d’ores et déjà abandonné par la quasi-totalité de nos voisins européens. Et les cerveaux de l’Etat-major général en sont encore tout chamboulés : comment faire pour justifier le maintien de l’exigence politique de la conscription obligatoire quand on n’a manifestement plus besoin d’autant de personnel pour faire tourner la boutique ?
Certains prônent le retour à l’armée de grand-papa, avec un homme armé en permanence derrière chaque arbre à proximité de la frontière ; d’autres n’y vont pas par quatre chemins et plaident pour une armée professionnelle de pied en cap, fournie de quelques dizaines de milliers d’hommes. Pris en tenaille entre deux visions extrêmes qui en l’état ne répondent pas à la question fondamentale de savoir quelle est la finalité de tout cet attirail, nos hauts gradés diffèrent les réformes nécessaire ; ce faisant, ils décrédibilisent définitivement l’engagement et l’institution aux yeux des nombreux jeunes encore – pour le moment – désireux de servir.
Clairement, il faut aujourd’hui se demander si l’on tient à l’idée d’un service généralisé au pays. Si oui, il nous faut rapidement inventer un modèle qui permette aux jeunes Suisses (filles et garçons) de servir leur pays utilement, à l’intérieur ou en dehors de l’armée. Je plaide pour ma part pour un tel modèle qui, s’il sera lourd à mettre sur pied, signifiera cependant que le pays est prêt à investir dans l’intégration et la formation de ses jeunes concitoyens. Et pourquoi ne pas étendre ensuite la démarche aux jeunes résidents ?
Si non, et dans tous les cas de figure, il faut d’urgence découpler le principe de la milice de celui de la conscription obligatoire, pour abandonner sans délai ce dernier et permettre l’avènement d’un service militaire de milice volontaire. Et cela peut se faire très simplement, en déplafonnant par exemple le pourcentage de soldats dits « en service long » (qui font donc leur service d’une seule traite) actuellement bloqué à 15%. L’armée a besoin de soldats motivés et performants, donc volontaires. Conserver la milice et la conjuguer avec l’efficience, pour ne pas dire le professionnalisme, c’est paradoxalement le seul modèle crédible.
Un rééquilibrage au profit de la sécurité intérieure
Reste la question de la finalité de l’armée. A cet égard, on ne peut que se réjouir des récentes déclarations du ministre de la défense quant à la diminution de l’effort financier et technique en matière de chars et d’infanterie ; on aurait d’ailleurs pu rajouter l’aviation. En tout état de cause et même si la réflexion tient davantage de l’économie budgétaire que de la sincère préoccupation de coller au mieux à la réalité de la menace, il est réjouissant de voir l’armée muer en direction d’un noyau de compétences qui permette une montée en puissance progressive en cas de conflit traditionnel. Il est cependant regrettable d’entendre le même ministre affirmer sa volonté de réduire les engagements à l’étranger au seul cadre « humanitaire », au demeurant fort vague et sans grande prise de risques.
Or des risques, il s’agira d’en prendre car l’enjeu de la sécurité nationale dépasse les frontières, comme on l’a vu précédemment. Pour la Suisse comme pour ses voisins, il n’est définitivement plus possible de se tenir à l’écart des conflits internationaux, tant les intérêts stratégiques du pays sont liés à l’évolution de certaines zones de la planète, plus ou moins proches. Ainsi, la stabilité politique et militaire du Kosovo a une incidence directe sur la vie en Suisse, ne serait-ce que par la présence de plusieurs centaines de milliers de Kosovars qui résident dans notre pays. L’imposition de la paix et le rétablissement de la démocratie dans plusieurs pays de l’Afrique subsaharienne entraînerait de facto une diminution du risque de voir cette zone servir de plaque tournante pour le marché européen de la drogue et ses avatars bien connus dans nos rues. L’aptitude à rapatrier des citoyens suisses menacés à l’étranger rend crédible nos investissements économiques stratégiques – pour mémoire, nous importons 100% de nos hydrocarbures et près de 50% de nos denrées alimentaires – dans une multitude de pays dont tous ne sont pas réputés pour leur stabilité intérieure.
Or la stabilité et la sécurité intérieures sont également vitales en Suisse. De ce point de vue, la situation sécuritaire vécue dans les rues des grandes villes suisses devrait dicter un transfert rapide de moyens financiers sur des problématiques autrement plus pénibles que les grandes manœuvres dans le réduit alpin. En d’autres termes, un effort majeur devrait être porté sur le renforcement des effectifs et de la formation de la police civile, notamment dans les villes, au moyen de fonds actuellement affectés à la défense armée. A plus forte raison quand on constate à quel point l’armée a malgré elle développé ces dernières années des tâches de police. Par ailleurs, on sait les efforts à fournir en matière de guerre électronique et de services de renseignements, tout comme sur le front de la lutte contre le terrorisme, domaines malheureusement encore très sous-estimés dans la Suisse de ce début de XXIe siècle.
Tout cela ne se fera pas sans « coopération », pour reprendre le terme pudiquement employé à Berne lorsqu’on veut éviter de parler d’alliance. En clair, cela nécessitera de notre part de faire sauter le tabou de notre pseudo-neutralité absolue et de réfléchir sereinement à l’intégration d’une alliance avant tout politique, mais aussi pourquoi pas militaire, dans laquelle nous sommes déjà de facto. A l’inverse, il nous faudra alors proclamer notre autarcie totale, comme pour l’Albanie des belles années, car le statu quo n’est plus possible et la Suisse a en réalité déjà choisi son camp.
Le besoin d’un Etat solide et crédible
Au rythme où vont les changements en Suisse, l’évolution de l’armée pourrait bien constituer le prochain cheval de Troie d’une réforme ambitieuse de la politique de sécurité et de la politique étrangère.
Cela ne se fera qu’à deux conditions : devenir pleinement conscient des réalités du monde dans lequel nous vivons et retrouver l’envie de peser sur des décisions qui aujourd’hui nous échappent.
A cet égard, je demeure convaincu que la tâche première de l’Etat est d’assurer la sécurité des citoyens. En tout temps et en tout lieu. Pour cela, la Suisse a besoin d’un Etat solide et crédible, débarrassé de ses vieilles croyances et de ses réflexes purement défensifs.