Dans une interview réalisée par Joëlle Kuntz et parue dans Le Temps du 5 mai 2009, j'affiche mon ambition pour ma ville: donner à ses habitants le goût d’y vivre ensemble.
Le Temps: Existe-t-il en Suisse une réflexion commune sur l’espace public qui puisse servir de référence aux édiles?
Pierre Maudet: Non, car contrairement aux grandes villes du voisinage planifiées par une autorité centrale, nous vivons ici dans des territoires confinés, sans volonté concertée. Longtemps, on a d’ailleurs sous-estimé l’importance de l’espace public. On l’a considéré comme un simple lieu de transit vers les espaces privés. Or, c’est 25% du territoire d’une ville. A Genève, 450 hectares, sans compter les parcs qui sont publics mais relèvent d’une propriété municipale. Ce sont des rues, des carrefours, des trottoirs, des lieux coupe-gorge parfois, qui sont à tout le monde, mais qui sont traités comme s’ils n’étaient à personne. Ils sont accaparés par toutes sortes de gens qui les dégradent, les utilisent sans égard pour leur aspect de bien public. Ils subissent aussi une marchandisation, un empiétement croissant par le privé, qui tend à les rendre anonymes et standards: mêmes boutiques partout en Europe, même structure de mobilier urbain, même dépersonnalisation.
– Les magasins, c’est le domaine privé!
– Ils empiètent sur le domaine public avec les enseignes, les procédés de réclame, l’affichage, les panneaux lumineux qui marquent beaucoup le domaine public.
– Vous sentez que les gens en ont assez?
– C’est paradoxal. La ville se densifie, faute de pouvoir s’étendre. Il y a beaucoup plus de monde sur un espace qui ne s’agrandit pas. Les diverses catégories d’usagers se battent pour la place, qu’ils soient à pied, en voiture, à moto, à vélo… Les automobilistes veulent pouvoir garer leur voiture à un moment quelconque de la journée. C’est une place de plus en plus chère car elle est en concurrence avec l’espace des enfants, des personnes âgées, des cyclistes (qui utilisent les trottoirs car la route est dangereuse et qui se bagarrent avec les piétons), etc. Donc les pressions se multiplient pour établir des catégories précises pour l’usage du domaine public: les vélos veulent leurs bandes, les piétons leurs lignes jaunes, les automobilistes leurs lignes bleues, afin que chacun soit roi dans son espace temporaire autorisé. Que fair? Dégager toutes les voitures comme le voudraient certains de mes collègues? Ce ne serait pas la panacée. Ma vie de magistrat est très occupée par les innombrables arbitrages que je dois faire sur l’utilisation du domaine public.
– Vous tranchez selon quelle doctrine? Selon quels critères?
– C’est difficile, justement car pendant longtemps, on n’a pas eu de doctrine. On a empilé les usages les uns sur les autres, dans un consensus typiquement suisse. Maintenant, il faut hiérarchiser. Mon approche est double: d’abord, débarrasser le domaine public de ce qui l’accapare inutilement, cette multiplication des panneaux, des poteaux, des signaux, de tous ces obstacles physiques et visuels, pour essayer de faire de la place. Laisser de la place aux places (qui sont souvent ratées chez nous), cesser de vouloir remplir les vides. Dans un monde idéal, je supprimerais les signalisations, il y en a beaucoup trop. Au lieu de responsabiliser, elles déresponsabilisent et impliquent surveillance, contrôle, etc. J’ai trouvé dans Domaine public cette jolie expression: plus une ville sera policée, moins elle sera policière. Plus il y aura d’occasions de rencontre et de lien sur l’espace public, plus les gens seront incités à se soucier les uns des autres, et plus la qualité de la vie dans les villes s’en trouvera améliorée. C’est ma première approche. La deuxième est de valoriser une occupation du domaine public qui soit la plus ponctuelle possible: ne pas laisser une empreinte définitive par des ouvrages lourds mais seulement une trace temporaire; occuper un espace pour une saison, le requalifier autrement plus tard; l’organiser pour l’été, puis pour l’hiver…
– Mais la fonction de passage, qui est la plus importante de l’espace public, est dominée par la culture de la voiture, qui ne laisse guère de choix, non?
– C’est vrai. Le paramètre de base, c’est l’héritage de l’automobile. On devrait beaucoup plus mettre les voitures en sous-sols, les faire disparaître sous terre et préserver des espaces au centre-ville entièrement sans voiture. Sinon, on ne s’en sortira pas.
– Cela ne peut se faire qu’au niveau du canton, par une réflexion générale sur les accès, les pénétrations.
– Oui, la politique de mobilité est cantonale et elle est difficile. Et il y a une tension naturelle entre la ville centre (tout juste les deux cinquièmes de la population du canton, et mes électeurs) et sa périphérie, qui a plus de monde, y compris électoralement. Je vois cependant des compromis possibles. Exemple: les marchés. Nous avons une trentaine de marchés en ville de Genève. La plupart se meurent. Il faudrait donc recréer sur Genève une dizaine d’espaces de vie, avec des places qu’on doit pouvoir affecter ponctuellement aux marchés. Aujourd’hui, c’est la croix et la bannière d’organiser des marchés, chaque fois, la veille, il faut faire dégager les voitures pour le lendemain.
Par exemple, je voudrais que le square Pradier, à Cornavin, un très joli square consacré par défaut aujourd’hui aux dealers, avec des voitures partout, soit recréé en une belle place où l’on pourrait venir se distraire tous les jours, jouer à la pétanque et, une fois par semaine, faire un marché, qui serait le beau marché de la rive droite.
Il est sûr que l’automobile est un facteur clivant entre le centre et la périphérie et il génère un grand nombre de paradoxes. Aux Eaux-Vives, tout le monde adore les terrasses, nous donnons donne 800 autorisations en ville de Genève pour les terrasses, dont beaucoup aux Eaux-Vives, mais chaque année, je reçois les protestations d’habitants automobilistes qui ont perdu leur place de parcage.
– Combien sont vendues les places de terrasse?
– Au tarif cantonal: 52 francs le mètre carré pour la saison, ce qui est ridiculement bas. J’essaie quant à moi de valoriser le domaine public, non seulement parce qu’il peut rapporter un rendement (nous inscrivons dans les comptes annuels de la ville les 5 millions de francs de valeur que nous offrons en gratuités), mais parce c’est un bien. Valorisation: cela veut aussi dire aussi rehausser la qualité de ce qui se fait sur le domaine public.
– Comme à Plainpalais?
– Cet espace va être requalifié. Dès le 1er juin, il y aura dix-huit mois de travaux pour creuser, assainir, mettre des canaux de drainage. Pour affirmer sa vocation de champ de foire et de marché, on installera une jolie couverture de surface comme à Lyon. Et on créera un poste de régisseur du domaine public chargé d’organiser la place et de maintenir le lien entre la municipalité et les usagers. Ce sera quelqu’un de présent à demeure, non pas pour faire la police mais pour faciliter la vie de tout le monde. On mettra fin ainsi au chaos du samedi avec cette foire aux autos d’occasion. Dès le 1er septembre 2010, le parcage sera totalement interdit sur la place. On autorisera seulement un dépôt minute, en plus du monte-charge pour accéder au parking. Le but n’est pas d’empêcher l’activité du marché aux puces mais de rendre l’espace plus agréable pour tous, et donc de le favoriser.
– Ou prenez-vous vos exemples, vos modèles?
– Je surfe beaucoup sur Internet. A Genève, j’avoue qu’on regarde peu la Suisse. Mais notre premier boulot ici, je le répète, c’est de débarrasser le domaine public de tout ce qui l’encombre: les débarras sauvages, matelas, meubles, un phénomène endémique qui prend des proportions inquiétantes. Ce sont des centaines de mètres carrés utilisés sans aucun rapport avec la fonction du domaine public. Je suis conscient que cette préoccupation me donne une réputation de Monsieur Propre, mais toutes les autres villes sont passées par là. Montréal, par exemple, a une politique excellente. Comparant le domaine public à une «trame», elle joue très bien sur le paradoxe des villes contemporaines qui consiste à faciliter à la fois le passage et l’arrêt. Il faut pouvoir en même temps se déplacer facilement et s’accrocher, rester, s’asseoir, parler, se rencontrer. La propreté participe de ce projet. Montréal est apparamment assez en avance en ce sens car elle a réussi, avec une politique de propreté, à redonner aux habitants l’envie de sortir. Elle a refait de l’espace public cette trame dans laquelle ils peuvent s’insérer.
– Si les municipalités suisses s’entendaient sur des politiques communes à ce sujet, le public cesserait de penser que les changements de poubelles ou la lutte contre les tags sont seulement la manie de tel ou tel élu.
– On est en train de le faire pour les caissettes de journaux. Jusqu’à maintenant, elles ne payaient pas leur occupation de l’espace. Or avec les gratuits, elles se sont multipliées à un rythme effréné et les gens jettent le journal par terre. De gratuit à vaurien, il n’y a qu’un pas. Quand ils ont la courtoisie de le mettre dans une poubelle, cela pose un autre problème: dès 10 heures du matin, aux abords de la gare, les poubelles sont pleines, ce qui implique des coûts importants pour la collectivité. Pour peu qu’il pleuve, c’est une boue de papier qui glisse sur les trottoirs, qui bouche les canalisations. On a là un exemple typique d’une mauvaise gestion au départ de l’espace public.
Désormais, nous avons avec Lausanne un concept de nouvelles caissettes, moins sujettes au vandalisme et au renversement. Les éditeurs sont d’accord de les payer. La présence de la presse sur le domaine public est importante mais elle doit être maîtrisée. C’est l’addition de ces petites touches qui améliore la qualité de la vie en ville. La question des déchets de papier n’est certes pas réglée. Interdire? Je n’y crois pas. Le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas. Un journal gratuit au lieu de deux en Suisse romande, c’est déjà bien. On finira peut-être par rendre les gens plus conscients. Surtout si l’on pense qu’en privé, ils ont un comportement remarquable: en ville de Genève, les récupérations de papier atteignent le score formidable de 12 000 tonnes par an.
– Mais ça, c’est l’espace privé. Une tout autre culture. Chez soi, on ne jette pas ses ses mégots par terre.
– Les mégots! Une catastrophe! Avec les nouvelle lois sur la fumée, tout finit sur le domaine public. Nous distribuons par milliers des petites boîtes pour les récupérer. Si vous n’allez pas à une poubelle, c’est la poubelle qui vient à vous. Jeter son mégot par terre, ce n’est pas anodin, c’est accaparer un tout petit espace public! On en a marre d’entendre qu’il y a trente ans, la ville était plus propre. Il y a trente ans, il y avait aussi beaucoup moins de monde. La ville vit. Cela ne me dérange pas qu’un lendemain de 31 décembre, elle soit un chaos. On la nettoiera. Mais ça me dérange que les gens ne prennent pas de responsabilité à son égard.
– Pensez-vous que cela se passe mieux à Zurich?
– L’autodiscipline y est plus forte. Il y a d’autre part un habillage intelligent de la ville qui fait trame. Mais l’organisation politique facilite les choses: le maire est en mesure de donner une ligne, une vision de la culture, à la façon d’un city manager. Tandis que Genève est la somme un peu médiocre de différentes visions.