Depuis quelques jours, le phénomène du « botellón » mobilise à juste titre l’attention des autorités, des médias et de l’opinion publique. Loin d’être anecdotique, ce type de rassemblement d’un genre nouveau interpelle tout un chacun sur la relation d’un certain nombre de jeunes à l’alcool. En d’autres termes, nombreux sont ceux qui se demandent ce que de plus en plus de jeunes trouvent de bon à prendre de plus en plus souvent des cuites de plus en plus fortes dans des rassemblements de plus en plus grands.
De ce point de vue, le « botellón » impressionne par le fait qu’il rassemble à chaque occasion une quantité croissante de jeunes participants (en moyenne âgés de 16 à 24 ans) qui consomment une quantité croissante d’alcool, sans organisation particulière ni responsables de manifestation. Ce canevas de base connaît généralement plusieurs dérives, constatées dans les pays rompus à cette pratique, tels l’Espagne : montagnes d’ordures jonchant le sol le lendemain, transformation de platebandes en urinoirs et vomitoires géants, conflits de voisinage (nuisances sonores), vente d’alcool – parfois frelaté – à la sauvette, réalisation de « mélanges » plus ou moins heureux, vente et consommation – parfois non désirée – de drogues diverses, comas éthyliques en série, et pour finir toute la gamme des agressions physiques allant de la simple bagarre au règlement de compte au couteau, en passant par les agressions à caractère sexuel sur des personnes plus tout à fait conscientes de leur état… On a vu mieux dans le registre festif.
Les « botellón » échappent nécessairement par leur ampleur aux visées souvent naïves et pacifiques de leurs initiateurs. Car si en soi les effets de l’alcool ne sont pas nouveaux, les rassemblements de masse en vue de sa consommation, eux, le sont dans notre pays. Et ils attirent statistiquement leur lot d’individus peu recommandables. Voici le premier problème auquel sont confrontés des autorités soucieuses de maîtriser la consommation d’alcool sur la voie publique en vue d’assurer l’ordre public. Voilà pourquoi celles-ci ne peuvent que condamner ces dérives, ce d’autant plus qu’elles impliquent une part – certes réduite, mais quand même importante – de mineurs, et riposter par l’interdiction pure et simple de « soûlodromes » dans les centre-ville.
Il serait toutefois réducteur de n’en rester qu’à ce constat partiel et à cette riposte certes énergique mais finalement assez vaine dans la mesure où on reporte le problème ailleurs. Car ce phénomène renvoie en fait à trois problématiques distinctes mais liées : la consommation d’alcool par les jeunes, la place dévolue aux jeunes dans l’espace public et la prise de responsabilités des jeunes dans notre société. Ces trois problématiques peuvent être considéres pour elles-mêmes, par exemple sous l’angle de la santé publique, de la sécurité publique ou encore de la promotion de la participation des jeunes à la vie de leur cité ; elles n’en appellent pas moins des réponses coordonnées, de proximité et de longue haleine. Pour cela, il faut identifier quelques clés d’analyse et pistes concrètes, par exemple à la faveur des « botellón », susceptibles d’orienter l’action future des pouvoirs publics en matière de politique de la jeunesse.
Problématique de l’alcool
En réalité, l’aggravation de la situation en matière de consommation d’alcool chez les jeunes est connue et identifiée depuis un certain temps déjà ; une récente étude de l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA) rappelait à cet égard que « l’alcool reste le problème numéro un » en matière de politique de la santé de la jeunesse, notamment avec la mode du « bindge drinking » (ou « biture expresse », consistant à consommer une grande quantité d’alcool en une seule et même occasion dans un laps de temps très court). Et cela touche toutes les catégories sociales de la jeunesse, battant en brèche l’idée encore répandue que l’alcool est l’affaire de marginaux.
Dans ce contexte, le « botellón » n’est qu’un révélateur supplémentaire d’une tendance lourde, dont la caractéristique est de souligner la dimension économique du problème. Les participants au « botellón » évoquent en effet le coût rédhibitoire de l’alcool vendu dans les établissements officiels, boîtes de nuit ou autres, pour justifier l’achat de bouteilles par avance dans les grandes chaînes de distribution. Il est vrai que l’alcool vendu dans un cadre de divertissement organisé atteint des sommes élevées, en raison notamment d’une volonté politique constante de limiter l’attractivité des boissons alcoolisées par des prix prohibitifs. A noter au passage que cette volonté politique est régulièrement contredite par des messages publicitaires orientés sur l’alcool « fun », désinhibant et valorisant la « coolitude », marqué par exemple du sceau de l’officialité du sponsoring d’un événement sportif international. En matière de clarté des messages de la part du monde officiel, on repassera.
Sur le principe, l’idée de rendre l’alcool cher est sans doute bonne. Mais elle souffre aujourd’hui d’un décalage avec la réalité des prix pratiqués en grande surface (que dire des « actions prix cassés » du vendredi !) et constitue au-delà d’un certain palier une puissante incitation au marché parallèle. De plus, une telle politique publique, essentiellement axée sur le produit au détriment du comportement, confirme chez les jeunes l’idée que l’élément financier est le principal régulateur de la société. En clair, l’accès aux lieux de loisirs de nuit (forme aboutie de socialisation et de reconnaissance) étant réservé à une élite économique (et de surcroît fortement marqué par les discriminations à l’entrée des boîtes de nuit), des jeunes (qui souvent dépendent encore économiquement de leurs parents) décident logiquement de contourner la barrière financière pour construire un espace relationnel qui leur est propre, où l’alcool s’obtient pas cher et circule vite. Ce mode de faire est d’ailleurs parfaitement identique au schéma de la consommation sur le web, par exemple en matière de musique ou de films, « pompés » sans frais ni droits.
En cela, il devient urgent de repenser notre politique de prévention de l’alcoolisme chez les jeunes, en accentuant encore les efforts faits en matière de comportements, en réfléchissant bien où mettre la barre des prix et comment toucher tous les vendeurs, et en essayant de ne pas donner de contre-messages. Sur ce dernier point, les autorités doivent impérativement se montrer plus crédibles dans l’application des lois existantes, notamment en matière de vente d’alcool à l’emporter, par exemple chez les « dépanneurs » et autres magasins « 7/7 ». L’hypocrisie ambiante à ce sujet ne peut que renforcer chez les jeunes le sentiment d’impunité et d’absence de limites. De même qu’en matière de publicité, il reste de vrais efforts à réaliser pour cesser d’accréditer l’idée que l’alcool à outrance participe nécessairement d’une soirée réussie.
Problématique de l’espace public
Nous devons objectivement admettre que les jeunes ne représentent pas la préoccupation principale des autorités locales (notamment genevoises) en matière d’aménagement et d’occupation de l’espace public, à l’instar d’ailleurs d’autres catégories minoritaires dans la population (les personnes âgées, par exemple). Les raisons en sont simples et tiennent principalement au fait que la pression sur la création de logements et l’implantation de sociétés à forte surface fiscale induit une raréfaction des espaces, notamment culturels, disponibles sur un territoire à la base exigu. Cas pratiques à Genève : disparition de la Parfumerie aux Acacias, prochaine démolition d’Artamis à la Jonction, forte pression sur les activités de l’Usine, etc.
Par ailleurs, le domaine public que nous connaissons en Suisse est très figé en ce sens que son utilisation est peu modulable et assez contraignante. Je pense notamment aux parcs genevois hérités de grandes familles qui ont eu à cœur de léguer des espaces dévolus à la déambulation, pas aux rassemblements. C’est notamment vrai pour la Promenade des Bastions qui, comme son nom même le laisse supposer, se prête moyennement aux événements de masse spontanés. Au-delà des parcs, la problématique de l’espace public disponible se pose de façon permanente à toutes les autorités locales, dans la mesure où les villes accueillent de plus en plus de gens qui ont de plus en plus d’activités sur un territoire par définition de plus en plus petit. Et les gens supportent de moins en moins qu’un groupe, voire une catégorie de la population, s’accapare un espace de façon rituelle et non maîtrisée, comme dans le cas du « botellón ». Voilà une autre donnée de base en matière de gestion des espaces publics.
Dans le cas du « botellón », les autorités espagnoles ont trouvé la parade : on expédie les jeunes en dehors de la ville, sur des no man’s land isolés qui présentent le mérite de ne gêner personne et de permettre un relatif contrôle. Mais avec à la clef le problème des transports, surtout quand il s’agit de prendre le volant avec l’éthylomètre au top. Et l’Espagne, c’est grand ; ses agglomérations ont de la place, pas comme en Suisse. Et puis ce serait trop facile et à terme très destructeur puisqu’une fois de plus on crée un ghetto.
Dans ce contexte, la revendication – parfois formulée – des jeunes à disposer de lieux de rassemblement est on ne peut plus légitime. Concrètement, où reste-t-il un espace de liberté pour cette catégorie de la population ? Un espace qu’ils puissent s’approprier par eux-mêmes, sans nécessairement devoir rentrer dans des moules hérités du passé et qui ne correspondent donc plus forcément à leur mode de rassemblement actuel… Voilà le défi délicat qui attend les autorités municipales : trouver des espaces publics nouveaux. Le défi en soi n’est pas nouveau car chaque génération a revendiqué ce type d’espace. En revanche, ce qui est nouveau, c’est le type de solutions envisagées. A savoir une utilisation alternée du domaine public réel, en fonction de l’heure et du lieu, par différentes catégories de population, et son extension virtuelle.
Une des caractéristiques nouvelles de la jeunesse actuelle est d’avoir su, à la faveur d’Internet, se ménager un espace virtuel très grand, utilisé d’ailleurs pour générer des rassemblements du type « botellón ». Cet espace, par nature non délimité, doit aujourd’hui être investi par les politiques publiques de la jeunesse, comme un moyen crédible et reconnu – parmi d’autres – pour créer du lien.
Problématique de la responsabilité
L’absence de responsable clairement identifié correspond là aussi à un paradigme sociétal fort. Les jeunes n’ont de ce point de vue rien inventé, dans une société où l’exemple qui leur est donné d’en haut n’est pas toujours le plus reluisant. Il n’en demeure pas moins que le « botellón » est l’anti-thèse du principe de responsabilité. Avec ce paradoxe de voir ses participants se référer à la « responsabilité individuelle » de chacun pour permettre à la manifestation de se perpétuer sereinement, sans voir que l’addition de ces responsabilité individuelles isolées – et souvent bien défaillantes – ne crée pas encore de responsabilité réelle à l’endroit de la collectivité. Le summum du paradoxe est atteint quand on constate que l’alcool est précisément pris par certains pour se désinhiber face à toute responsabilité individuelle.
Au-delà du problème d’exemplarité et d’éducation – tiens, au fait, où sont les parents dans toute cette affaire ?! – que pose ce refus de prendre des responsabilités, nous devons nous interroger sur notre capacité à faire comprendre aux jeunes l’importance de prendre une part active à la construction de notre société. Et donc leur laisser la possibilité de s’exprimer, de contredire voire de se tromper, en assumant leur rôle et leur identité.
Les autorités ne peuvent ni rester béates devant le phénomène « botellón », sur l’air définitivement dépassé de « il est interdit d’interdire », ni refermer le couvercle d’une marmite en ébullition, sur le mode « je ne veux pas voir ni savoir. Punkt schluss ! ». Dans ces deux cas de figure, le message perçu par les jeunes sera celui de l’abus de confiance (ou de méfiance) a priori et le déni de responsabilité. Donc l’enfoncement dans une incompréhension mutuelle qui se révélera in fine dévastatrice.
A Genève, nous avons choisi d’adresser un « non, mais… » aux participants du « botellón ». En clair, nous refusons catégoriquement de nous voir imposer sans préalable un usage abusif et potentiellement dangereux du domaine public. Mais nous sommes prêts à un dialogue constructif sur les conditions dans lesquelles ils vont pouvoir se faire leur place. La condition de base étant d’avoir en face de soi un ou des interlocuteurs responsables. Finalement, le « botellón », c’est peut-être l’occasion de replacer les jeunes devant leurs responsabilités et de tenir un discours clair et lucide sur l’alcool. Perçu à tort comme le seul lubrifiant des rapports sociaux, l’alcool devient en réalité très vite le carburant des incivilités. Le « botellón » en est la preuve tangible, en parfaite conformité avec l’air du temps dans sa dimension de course à la quantité et de compétition démonstrative. Voilà le message à faire passer à des jeunes paradoxalement en demande de confiance, assorti de l’idée que leur liberté est toujours assortie de responsabilité. Droits et devoirs…
Du côté des autorités, nous continuerons à prendre nos responsabilités tout en cherchant à en donner aux jeunes. Car les jeunes n’ont pas toujours raison, mais une société qui ne dialogue pas avec eux est sûre de devoir, tôt ou tard… « trinquer » !