Je m’adresse à vous en particulier pour vous exprimer la gratitude des autorités, à tout le moins municipales, pour l’organisation de cette manifestation commémorant un moment important de l’histoire de notre République, la Restauration, avec ses zones d’ombre puisqu’elle a signifié la fin – certes temporaire – de l’autorité municipale à Genève et des droits démocratiques octroyés à la fin du XVIIIe siècle, mais aussi avec ses côtés authentiquement salvateurs, telle la reprise en main de notre destin.
A l’instar d’autres sociétés patriotiques – que je tiens à saluer également en ces lieux – vous permettez ainsi chaque année au peuple de Genève de renouveler son attachement à « sa foi, sa liberté, ses franchises, et sa glorieuse renommée », pour reprendre la formule empruntée au temps de l’Escalade.
Fidèle à cette commémoration depuis neuf ans que j’occupe une charge publique, j’estime plus que jamais indispensable de perpétuer cette tradition patriotique, non seulement pour honorer la mémoire de celles et ceux qui ont servi avec bravoure notre Cité, mais aussi et surtout pour rappeler à intervalle régulier les valeurs qui la fondent et pour éclairer d’un jour différent les enjeux modernes qui pèsent sur elle.
C’est dans cet esprit que je relèverai un enjeu pour 2008, dont l’éclairage des événements de décembre 1813 me semble pertinent.
Cet enjeu, c’est celui de la vocation régionale de notre Cité. Cette vocation régionale que la géographie assigne à Genève mais que celle-ci refuse obstinément d'assumer. Cette vocation régionale, notre Cité l'exercera brièvement, contre son gré, sous la Révolution et l'Empire. Annexée par la France, ravalée au rang de préfecture du Département du Léman, Genève dominera alors tout le pays qui comprend, en plus de son territoire originel, le Pays de Gex et d'anciennes terres savoyardes : le Genevois, le Faucigny jusqu'à Bonneville, Cluses et Taninges, ainsi que le Chablais.
Alors que la population de la République ne dépassait pas 35'000 âmes, celle du Département en comptera plus de 200'000. Genève refusera cependant de jouer au chef-lieu de province parmi quelque 130 autres préfectures, et ne tirera pas profit de cet arrière-pays élargi. Notre République, privée de ses principaux débouchés économiques et son commerce ruiné par le blocus continental, se retrouvera écrasée de taxes et saignée à blanc par les levées successives de jeunes hommes plus ou moins volontaires au combat.
A la restauration de la République, Genève aura l’occasion réaliser pacifiquement son destin régional, en accédant au souhait des Prussiens et des Autrichiens qui veulent lui attribuer de vastes territoires pour en faire un bastion permettant de contenir l'expansionnisme français. Sommée de choisir entre sa vocation horizontale de métropole régionale que les puissances victorieuses semblent lui réserver, impliquant l'intégration de nombreuses communes catholiques et donc la perte de son identité réformée, et le rétablissement de sa vocation verticale de Cité-État enfermée dans ses murs rayonnant très loin au plan spirituel, Genève n'hésitera guère.
Par crainte de devoir absorber trop de villages catholiques, Genève renoncera donc au projet de conquérir ses frontières naturelles et se contentera du dessein – infiniment plus modeste – de rattachement des terres qui, depuis le Moyen-âge, faisaient partie des fiefs du Couvent de Saint-Victor et du Chapitre de la Cathédrale : le Mandement, Jussy, Genthod, complété par l'acquisition d'une étroite bande de terre qui, par Versoix, la relie à la Suisse.
Ce dessein permettra toutefois à Genève de concrétiser par un territoire d’un seul tenant un long processus de rattachement à la Confédération visant à ancrer sa sécurité dans l'alliance confédérale. Conséquence de la Guerre d'Italie, le rattachement de la Savoie à la France, en 1860, scellera durablement l'échec de la vocation régionale de Genève, qui restera ainsi jusqu’à nos jours le chef-lieu d'un canton géographiquement minuscule, aux trois quarts enclavé dans le territoire de son puissant voisin, mais dont la qualité intellectuelle et l’esprit d’ouverture de ses dirigeants et diplomates compenseront longtemps ce champ d’action a priori si étroit.
Sur la question de la vocation régionale de Genève, nous ne saurions donc aujourd’hui, en 2007, faire grief à ces citoyens éclairés de cette occasion manquée au sortir de l’Empire napoléonien. Bien au contraire, la malice des temps d’alors et les craintes légitimes de perdre à nouveau son identité après quinze longues années de joug étranger a logiquement pris le pas sur l’aventure téméraire qu’aurait représenté alors le rattachement d’un territoire plus vaste.
Ce d’autant plus que les hommes du gouvernement provisoire de la Restauration avaient déjà dû faire preuve de pas mal d’audace et de discernement pour voir dans l’intégration à la Confédération suisse la chance de préserver son indépendance tout en s’adaptant à la réalité d’un monde où l’isolement voire le repli n’étaient plus que le gage de l’insécurité permanente.
Aujourd’hui plus que jamais, l’indépendance dans l’isolement est un concept dépassé. La notion même d’identité évolue vers une forme plurielle et c’est heureux, même si cela suppose une capacité d’intégration qui a aussi ses limites. Les vertus que sont l’audace et le discernement, quant à elles, ne sont pas forcément au goût du jour, dans une société où l’on se love si facilement dans le confort de la démission et de l’indifférence.
Raison de plus pour célébrer l’attitude responsable et engagée des hommes de 1813 et pour aller un pas plus loin, avec audace et discernement. En 2008, à la faveur du projet d’agglomération qui vient d’être signé par les partenaires transfrontaliers, nous aurons l’occasion tenter la synthèse nécessaire entre notre vocation régionale et notre rayonnement international. Puissions-nous y parvenir et donner enfin à Genève la dimension de son ambition de métropole régionale à vocation internationale, après tant d’occasions manquées.
Au nom du Conseil administratif, comme en mon nom personnel, je vous adresse mes vœux les plus chaleureux pour une année 2008 riche de joies et de satisfactions.
Des vœux collectifs et des vœux individuels.
Des vœux collectifs d’une part, pour que notre République trouve en 2008 dans sa démarche d’Assemblée constituante l’occasion de revivifier, dans le respect de nos traditions, les valeurs ô combien essentielles de liberté et de bien commun.
Des vœux individuels d’autre part, pour que chacune et chacun, et en particulier les plus défavorisés, trouvent au sein de notre Cité des raisons de restaurer l’espoir.
Vive la Ville de Genève !
Vive la République et Canton !
Vive la Confédération suisse !
(seule la version orale fait foi)