Politique de sécurité: les méfaits du combat retardateur

J’ai appris la notion de combat retardateur lors de mon école d’officier. J’ai surtout appris que cette tactique, consistant à gagner du temps sur la progression de l’adversaire était, à terme, vouée à l’échec. Car la meilleure défense, chacun le sait, c’est l’attaque.

C’est pourtant cette tactique qui risque d’être utilisée dans les prochains mois pour combattre l’initiative du GSsA demandant la suppression de l’obligation de servir, initiative qui, au final, vise bien évidemment la suppression pure et simple de l’armée.

C’est aussi la stratégie adoptée depuis de trop nombreuses années pour éviter un réel débat sur nos besoins sécuritaire et sur l’évolution des missions de l’armée.

En 2000, le peuple refuse sèchement la réduction de moitié du budget de la Défense que réclame une initiative du Parti socialiste. Douze ans plus tard, cette initiative, dans les faits, s’est concrétisée.

Il y a encore quelques années, qui aurait cru qu’une armée à 60’000 hommes serait une hypothèse de travail du Conseil fédéral ?

Qui aurait cru que l’armée ne serait plus capable, comme c’est le cas à l’heure actuelle, d’équiper entièrement que 3 bataillons d’infanterie sur 20 ?

Que le principe de l’arme à domicile ne se justifierait plus que par l’existence des tirs obligatoires, les munitions ayant été retirées ?

Quel sera la prochain sacrifice ? L’obligation de servir ?

Paradoxalement, dans les faits, celle-ci est déjà morte. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les chiffres du recrutement. L’année dernière, par exemple, moins de deux tiers des jeunes suisses convoqués ont été déclarés aptes au service. Où est l’égalité de traitement ?

En réduisant fortement ses effectifs ces dernières années, l’armée s’est retrouvée dans une situation où elle peut se permettre d’être plus sélective.

Ceci justifie-t-il le fait que seule une minorité de jeunes n’ayant pas su ou voulu se défausser de leur obligation s’acquitte de son devoir vis-à-vis de la collectivité ?

A moins de réduire fortement le nombre de jours de service pour assurer un tournus suffisant, ce qui serait catastrophique en termes de retour sur investissement, le passage d’une armée de près de 200’000 hommes à 100’000, tel que souhaité par le Parlement et le Conseil fédéral, induira forcément, un excédent en termes de ressources humaines, malgré le vieillissement de la population

Profitons donc de cette occasion pour redistribuer les ressources et, par ricochet, pour redonner du sens et de la crédibilité à l’obligation de servir. En combattant l’initiative du GSsA par les réalités sécuritaires, et non par les mythes.

C’est ce but que vise le contre-projet que je défends, déposé devant la Commission de politique de sécurité du Conseil national par Hugues Hiltpold (PLR – GE), sous la forme d’un nouvel article 59 de la Constitution fédérale.

Que dit cet article remanié ? Tout d’abord, que les jeunes homme suisses sont désormais astreint à un service citoyen, sur la base d’un recrutement général appliqué à tous les résidents à leur majorité.

Mais surtout, que ce service citoyen peut s’effectuer dans toutes les filières de la sécurité, à savoir  l’armée, la police, les gardes-frontière, le service du feu, la protection civile, le service sanitaire, le domaine pénitentiaire, ainsi que subsidiairement sous forme de service civil, en fonction des besoins respectifs de la Confédération et des cantons.

Les menaces auxquelles la Suisse doit faire face ne sont plus les mêmes qu’avant la chute du Mur du Berlin, les attentats du 11 septembre 2001 ou la tuerie de Zoug. Certaines menaces conventionnelles, réclamant des moyens de défense classiques, se sont nettement atténuées.

En parallèle, des phénomènes nouveaux apparaissent et montent en puissance, tels que le hooliganisme et ses inquiétantes ramifications. En Suisse, chaque weekend, quelque 900 policiers doivent ainsi être mobilisés pour assurer l’ordre public aux abords des stades de football et des patinoires.

Ce besoin accru en agents intervient dans un contexte où 1500 hommes et femmes sont en voie recrutement pour permettre aux polices de remplir pleinement leurs missions.

Il s’inscrit également dans le contexte du nouveau code de procédure pénale voulu par Berne, extrêmement chronophage en termes de suivi administratif et mal adapté – on pense ici aux jours-amende – pour faire face aux nouvelles formes de criminalité, souvent importées, que connaissent les régions urbaines.

L’ouverture des frontières a rendu la criminalité plus mobile, comme peuvent en témoigner l’ensemble des cantons limitrophes. Cette situation induit des besoins supplémentaires en termes de gardes-frontières afin de renforcer les contrôles mobiles dans les zones frontalières.

Si la Confédération n’est que difficilement capable de suivre la demande croissante des cantons – seulement 12 nouveaux gardes-frontière pour 2013 à Genève –, elle peut par contre assumer ses responsabilités en repensant l’application de l’obligation de servir.

Associer les cantons au recrutement leur permettrait de bénéficier d’un pool de jeunes gens pouvant être affectés à des tâches de soutien dans les différents secteurs de la sécurité et de réaffecter ainsi les ressources vives du pays là où les besoins réels se font sentir.

Au final, le contre-projet que nous défendons a trois grands forces.

Il permet premièrement de redistribuer de manière rationnelle les ressources humaines disponibles en fonction des besoin sécuritaires réels et non des besoins fantasmés. Deuxièmement, il renforce le principe de l’obligation de servir, en offrant des débouchés crédibles pour tous. Corollaire, plus personne ne peut se défausser de ses obligations envers la collectivité. Enfin, il démontre que la question posée par le GSsA est caduque, ayant une guerre de retard.

Le débat sur la sécurité est décidément trop important pour être laissées aux adeptes du combat retardateur.

Pierre Maudet

 

(version originale parue le 26 octobre 2012 dans la Neu Zürcher Zeitung)

Commentaires (2)

  • Joëlle Kuntz

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    Cher Pierre,
    Je lis votre votre papier via le blog de François Brutsch. Il me paraît très intéressant. Mais il y manque quelque chose que je voudrais vous voir aborder: quid des femmes dans l’obligation de servir ? Vous ne parlez que des « jeunes hommes ». Or si l’obligation de servir redevient bien une obligation,vous ne pouvez échapper à cette question.
    Je suis personnellement pour une obligation de servir des femmes. Il y a plein de façons à discuter.
    Amicalement
    Joelle

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  • admin

    |

    Chère Joëlle,

    Merci pour ton commentaire.

    Dans le contre-projet que nous proposons avec Hugues Hiltpold, l’ensemble des jeunes en âge de servir, suisses et étrangers, hommes et femmes, sont convoqués au recrutement.

    L’obligation de servir à proprement parler, élargie à toutes les filières de la sécurité, ne concerne ensuite que les jeunes hommes. Mais toutes les formes de service seraient alors possibles pour les femmes, sur une base volontaire.

    Ce qui n’est pas le cas actuellement puisqu’une femme, si elle veut effectuer un service civil, doit d’abord se faire recruter par l’armée, puis « prétexter » un conflit de conscience pour être enfin orientée vers le service civil; ce qui est bien évidemment aberrant.

    Sur le principe, je ne suis pas défavorable à une obligation de servir élargie aux femmes.

    Ce point de vue doit toutefois être pondéré avec certaines réalités.

    La première est que les femmes sont nettement plus actives que les hommes dans le « bénévolat informel » (garde des enfants, aide aux
    voisins, service non rémunérés à d’autres ménages, etc.) et que ces formes d’engagement doivent être prises en compte.

    La seconde est qu’à l’heure actuelle, concilier vie professionnelle et vie familiale est souvent compliqué pour une femme. Leur imposer un service obligatoire les pénaliserait encore un peu plus.

    Mais comme tu le dis, la question mérite d’être approfondie et espérons qu’elle le soit dans les prochaines années.

    Cordialement,

    pm

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