Comment désamorcer les conflits entre population et autorités?

Il y a quelques semaines, la Suisse commémorait un bien triste anniversaire: celui des 10 ans de la tuerie de Zoug, au cours de laquelle 14 personnes perdirent la vie et 15 furent blessées, victimes de la folie d’un seul homme.

Ce 27 septembre 2001 a laissé des traces. Il a eu pour principale conséquence de voir se renforcer considérablement la sécurité aux abords des parlements communaux, cantonaux et fédéral. Des policiers armés ont fait leur apparition aux portes des hémicycles, tandis qu’accéder au Palais fédéral est devenu aussi fastidieux pour le simple quidam que de franchir les contrôles de sécurité d’un aéroport.

Mais ce qui a également frappé l’opinion, dans ce drame, c’est le motif qui a poussé un homme à s’adonner à une telle boucherie: il était «en conflit avec les autorités».

Le cas est extrême, car impliquant une personnalité aux problèmes psychiatriques avérés. Mais il est symbolique – certes poussé dans ses derniers retranchements – d’un syndrome qui se développe dangereusement au sein de nos sociétés où la bureaucratie est reine: la défiance de la population vis-à-vis des autorités et de l’administration, voire, plus grave, le sentiment chez certains que celles-ci les persécutent.

Notre société se complexifie. Les acteurs et les règles se multiplient. Avec d’une part le sentiment de ne plus contrôler le cours des choses et de voir les décisions prises de moins en moins traçables, et de l’autre, d’être assailli de toutes parts de nouvelles règles touchant au quotidien, assorties de leurs lots respectifs de dispositifs de contrôles plus ou moins pesants.

Interdiction d’appuyer sur le champignon sur l’autoroute, de promener Médor où bon lui semble, d’aller planter un barbecue au milieu d’un parc, d’acheter un hamster sans son compagnon de chambrée, de jeter une cigarette par terre; bref, on croule sous les normes en tous genres, avec la désagréable impression que l’on dira bientôt à tout un chacun à quel rythme inspirer et expirer.

Ces règles, dans la plupart des cas, sont pourtant nécessaires. Tout du moins, elles sont un moindre mal. Elles nous permettent de vivre ensemble sur un territoire restreint et en particulier sur un domaine public où se retrouve un nombre croissant d’acteurs, aux profils et attentes parfois diamétralement opposés, induisant un potentiel de tensions accru.

Il n’empêche. Face à ce déluge normatif, la population a parfois le sentiment d’avoir face à elle une administration tentaculaire, aux relents kafkaïens, et à laquelle elle n’a que difficilement accès. D’autant que le millefeuille politique suisse n’arrange pas les choses, multipliant les strates et les tracasseries administratives.

Rajoutez à cela une couche de mondialisation – qui laisse penser à certains que Genève est dirigée par les multinationales qu’elle héberge ou que nos grandes banques, symbole du sérieux helvétique, sont sous la coupe de quelques traders anglo-saxons mégalomanes – et le tableau sera complet.

L’administration, paradoxalement, au lieu de se rapprocher de ses administrés et de mieux leur expliquer son fonctionnement et ses décisions, a tendance à s’en éloigner encore davantage. Ou plutôt à s’en protéger. Depuis une vingtaine d’années, l’administration et le monde politique sont en effet tombés sous le charme des cabinets d’audit et autres experts en tout genre. On ne décide plus rien sans expertise préalable ou sans avis de droit. Histoire de se couvrir. D’être inattaquable.

Le problème, c’est que les attaques à l’endroit de l’administration, au contraire, ne cessent d’augmenter. Il y a celles qui défraient la chronique, comme lorsque des parents se saisissent de la justice pour contester une décision disciplinaire (ou pire: une simple note!) prise à l’encontre de leur enfant. Mais il y a aussi toutes les autres récriminations, plus silencieuses, qui viennent nourrir la masse des contentieux entre les administrés et l’administration.

En Ville de Genève, les statistiques consolidées en matière de litiges et conflits de ce type n’existent pas vraiment. Ce qui n’empêche pas de constater un changement de comportement ainsi que des attentes de la population vis-à-vis des services publics. Le recours à la voie judiciaire est ainsi de plus en plus fréquent, augurant une sorte d’«américanisation» des relations entre les différentes parties.

D’un côté, la population fait de plus en plus appel à la justice pour tenter de résoudre les différends qui l’opposent à l’administration. De l’autre, cette dernière se protège à outrance en assortissant ses décisions d’une quantité impressionnante de cautèles en tous genres. Avec pour conséquence une perte de temps et d’argent de chaque côté, une justice embourbée par un nombre vertigineux de microconflits et un stress émotionnel non négligeable de toutes parts.

Heureusement que le siècle que nous venons d’entamer est celui de la communication…

Car le problème est là: comment mieux faire circuler l’information entre la population et les autorités? Comment désamorcer en amont des petits litiges, de petites frustrations qui, au final, peuvent déboucher sur des drames?

Penser que notre société peut aller en se simplifiant est un leurre. Au contraire, elle continuera à se complexifier. D’où l’impérieuse nécessité de mettre en place de nouvelles façons de communiquer entre administrations et administrés, de désamorcer le plus tôt possible les frustrations et incompréhensions latentes, et d’éviter que les poches de mécontentement n’enflent puis n’explosent. Comme ce fut tragiquement le cas à Zoug en 2001.

Pierre Maudet | article paru le 24 novembre 2011 dans les colonnes du quotidien Le Temps

 

Commentaires (2)

  • Laurent Campiche

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    La réponse est simple, du moins en théorie. Il « suffit » de restaurer la souveraineté de la populations, son attachement aux valeurs et aux traditions. Pour être attaché à quelque chose ou quelqu’un il faut connaître et c’est précisément lors du partage et de la transmission des connaissance que l’on forge ses convictions et ses attaches.

    A mon avis tout ou presque se joue au niveau de l’éducation de nos enfants et de la disponibilité des parents. Restaurer la souveraineté de la population c’est d’abords reconnaître, encourager et développer celle des familles en leur permettant de jouer pleinement leur rôle d’éducateurs idéaux. Il faut par conséquent trouver les moyens de faire cohabiter les impératifs éducatifs avec ceux de la production et du travail en libérant partiellement et temporairement les deux parents de leurs obligations professionnelles.

    S’il y a un service de milice dévolu à la sécurité nationale il doit y avoir son pendant au niveau des taches éducatives car éduquer c’est aussi produire de la sécurité collective….on devrait donc considérer que ces tâches éducatives sont une forme de « service rendu à la patrie » au même titre que les cours de répétition, et le service civil…il ne reste plus qu’à financer 😉

    Il faut aussi utiliser le potentiel de connaissance et de disponibilité inouï que détiennent nos aïeux en créant des structures où, enfants et aînés peuvent échangé. Il s’agit de restaurer ici le rôle « d’auxiliaires éducatifs » des personnes âgées, rôles qu’elles jouent dans presque toutes les civilisation et toutes les cultures….autrement dit pas d’EMS sans crèche pour faire simple.

    En restaurant l’éducation par les parents et les « anciens » on redonne une dimension et une substance à l’apprentissage de la vie, à ses valeurs, à ses règles et ses interdits. Ceci étant réalisé le respect des autorités et des institutions va de lui-même…..

    Vaste programme certes mais dans la mesure ou nous sommes vraisemblablement en train de vivre un changement profond de paradigmes à l’échelle de toute l’humanité autant profiter de cette dynamique !

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  • Gabriel Nganga Nseka

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    Je suis tout à fait d’accord avec la réponse de M. Campiche.
    Je trouve également constructif, intéressant votre style, M. Maudet.
    Il me semble important que le politique que vous êtes, PLR surtout, s’interroge
    car la gestion de la chose publique est « financée » par la droite car les décisions sont majoritairement prises par les partis bourgeois. Pour quand le congé de paternité?

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