Obligation de servir: ces réalités qui dérangent

La proposition faite au début du mois par la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ), que je préside, d’instaurer le libre choix entre le service militaire et le service civil, a suscité de nombreuses réactions.

Plus d’un lui ont bien sûr reproché de remettre en cause le principe de la milice. Ceux-là n’ont pas compris le véritable sens des réformes contenues dans ce rapport intitulé Le Contrat citoyen, qui sépare la question – essentielle – de la milice de celle de l’obligation de servir. Car proposer aux jeunes une alternative au service militaire, c’est non seulement accepter que l’on puisse servir son pays sous une autre forme que par un service armé, mais c’est aussi renforcer l’armée, en lui rendant un peu de sa crédibilité institutionnelle mise à mal par le fait qu’aujourd’hui, le libre choix consiste à faire ou ne pas faire son service militaire.

Comment ne pas s’estimer floué lorsque l’on se rend compte à 20 ans – persuadé jusqu’alors que chaque jeune Suisse est réellement tenu d’effectuer son service militaire – que dans les faits, seuls un peu plus de 50% accomplissent réellement leur obligation? Comment ne pas se sentir dupé lorsque l’on consacre près de neuf mois de sa vie à son pays alors que d’autres n’ont qu’à simplement s’acquitter de la taxe militaire?

Ce que tout le monde sait mais que peu de gens se risquent à dire officiellement, c’est que cette situation arrange bien l’armée, qui serait incapable d’accueillir dans ses rangs les milliers d’hommes supplémentaires qu’engendrerait un strict respect de l’obligation de servir pour tous, soit un taux d’aptitude au service approchant les 100%.

Est-ce une raison pour fermer les yeux et se contenter de ce système qui consacre, de fait, une inégalité de traitement entre jeunes, au mépris de la Constitution?

C’est pour y remédier que la CFEJ s’est penchée sur la question, en partant du principe que chaque jeune de notre pays devrait être amené, à un moment donné de sa vie, à consacrer quelques mois au service de la collectivité.

Car si les Suisses divergent sur le type d’armée qu’ils souhaitent, ils sont attachés au maintien d’un «service national», à travers lequel on transmettra aux jeunes les valeurs fondamentales sur lesquelles la Suisse s’est construite et renforcera la cohésion nationale.

Le rapport relève que les jeunes ont envie de s’engager. En témoigne le succès important que connaît le service civil, au détriment de la «voie bleue», celle de l’inaptitude pour raisons médicales. Mais ils ont aussi des exigences légitimes. Celle que les mois qu’ils vont consacrer à la collectivité leurs soient profitables dans leur cursus de formation, débouchant sur des certifications. Celle de se sentir utiles, en se voyant proposer des missions qui ont un sens à leurs yeux. Ce que l’armée ne permet plus toujours; non par sa faute, mais du fait d’un contexte géopolitique international qui a profondément changé depuis un quart de siècle, rendant caduques certaines menaces et, par ricochet, certaines missions qui lui étaient jusqu’alors confiées.

En proposant de mettre sur un pied d’égalité les deux types de service, la CFEJ anticipe un problème qui va se poser dans un avenir très proche, celui de l’hypertrophie de l’armée par rapport à son effectif réglementaire. Passer d’environ 190 000 hommes à l’heure actuelle à 100 000 ne se fera pas sans douleur. Comment choisira-t-on ceux qui doivent effectuer leur service et, a contrario, ceux à qui l’on chuchotera de bien vouloir payer la taxe sans faire trop de bruit? Inversera-t-on le système actuel de taxe d’exemption en introduisant un abattement fiscal pour les quelques personnes qui continueraient de servir?

Le libre choix entre les deux formes de service permettrait de mieux répartir les effectifs, évitant ainsi au système actuel de s’effondrer sous le poids de ses propres incohérences.

Mais au-delà de cette réalité des chiffres, LeContrat citoyen pose des questions fondamentales pour les jeunes de notre pays, hommes ou femmes, nationaux ou étrangers. Quelles formes d’engagement souhaite-t-on leur proposer pour renforcer leur lien avec leur communauté de vie? Quelles valeurs souhaite-t-on leur transmettre? Comment veut-on valoriser cet engagement?

Les propositions de la CFEJ sont iconoclastes et vont à contre-courant de bon nombre de présupposés auxquels il est difficile de s’attaquer. Mais elles ont le mérite de poser les bonnes questions, d’aborder les thèmes qui concernent directement la jeunesse suisse, force vive du pays.

Ces sujets n’ont pas été beaucoup abordés durant la campagne pour les élections fédérales de dimanche. Le rapport Le Contrat citoyen a été accueilli timidement, si ce n’est dans l’indifférence, par les partis politiques.

Ils feraient pourtant bien de s’y intéresser. On a en effet fâcheusement tendance, en Suisse, à subir les décisions importantes sous la pression des finances, plutôt que d’anticiper les évolutions rendues nécessaires. Prenez l’armée à 100 000 hommes souhaitée par le parlement. Aurait-on imaginé, il y a encore deux ans, que les effectifs seraient divisés par deux quelques mois plus tard? Certainement pas.

Si les questions posées par la CFEJ et les solutions qu’elle propose dérangent, c’est qu’elles mettent le doigt sur une réalité que l’on ne peut plus fuir. Et à laquelle il faut apporter rapidement des réponses, sous peine de porter définitivement atteinte au cœur de nos valeurs.

Pierre Maudet

(article original publié le 21 octobre dans le quotidien Le Temps)

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