Armée : la vision zéro

De combien d’hommes l’Armée suisse a-t-elle besoin ? 10’000, 60’000, 100’000, 120’000 ? Depuis quelques mois, les chiffres se sont remis à fuser, dans un pseudo débat qui connaîtra un épilogue – provisoire – cette semaine aux Chambres fédérales.

Le problème ? Les effectifs proposés ne reposent sur aucune réflexion stratégique, mais uniquement sur l’approche émotive que chaque parti a de l’Armée.

L’UDC ne démord pas de son armée de masse, allouant un homme en arme derrière chaque sapin à la frontière. L’Armée est un symbole auquel on ne touche pas ; peu importe à quoi elle sert. Enfin si : « à protéger la population », concept suffisamment diffus pour ne pas être développé.

A l’autre extrême, le Parti socialiste propose une armée de 10’000 hommes maximum. Là aussi, le chiffre ne repose pas sur une analyse de la situation en termes de menaces auxquelles le pays doit faire face, mais sur un symbole : celui d’une « petite » armée, en opposition à la « grosse » soutenue par l’opposé de l’échiquier politique.

Entre deux, le Conseil fédéral propose 80’000 après avoir évoqué 60’000 l’année passée, et le Parlement retient 100’000, à ce stade. Des chiffres encore inimaginables voilà deux ans en arrière, ce qui illustre bien la fuite en avant dans un marchandage totalement déconnecté des réalités militaires.

Cette absence de raisonnement stratégique est consternante. Non seulement parce qu’elle témoigne du peu de respect vis-à-vis des soldats et cadres qui consacrent encore à l’Armée plusieurs semaines par année, avec le sentiment de plus en plus fréquent de ne pas savoir à quoi ils servent. Mais surtout parce qu’elle décrédibilise un peu plus une institution qui n’avait pas besoin de cet énième coup de canif.

Il y aurait pourtant à faire en termes de réflexions sécuritaires. Les menaces conventionnelles auxquelles le pays était encore confronté il y a 20 ans ont disparu. Le risque de voir des chars soviétiques envahir le territoire suisse paraît en effet assez réduit…

Mais le pays fait désormais face à d’autres types de risques, mettant tout autant en danger sa stabilité. Les régions limitrophes, que cela soit Bâle, Genève ou le Tessin, font face à une nouvelle criminalité, extrêmement mobile et faisant souvent preuve d’une rare violence. Genève en sait quelque chose, à l’heure où ses problèmes d’insécurité émeuvent jusqu’à Berne.

Mais étonnamment, personne ne se pose la question du rôle que pourrait jouer l’Armée pour résoudre cette nouvelle équation sécuritaire. Elle constitue pourtant à ce jour l’unique instrument national de sécurité, la police fédérale restant hélas à l’état embryonnaire.

Ne devrait-on pas repenser son rôle, en lui confiant par exemple davantage de missions de gendarmerie ? Ou alors, si l’on s’y refuse, de redistribuer une partie du budget de l’Armée aux polices cantonales et aux gardes-frontière, afin de leur donner réellement les moyens d’assumer leurs missions ? Ce rééquilibrage profiterait sans doute largement à la population.

Là encore, silence radio, aucune réflexion en la matière. D’abord le nombre d’hommes pour satisfaire la symbolique partisane ; on discutera ensuite de qu’on leur fera faire. Ou pas.

A ce propos, je pose une petite question subsidiaire aux stratèges du Palais fédéral : vous êtes-vous en effet demandé ce qu’il adviendra des dizaines de milliers d’hommes « en trop » qu’une Armée à 80 ou 100’000 hommes supposerait, en regard du principe constitutionnel de l’obligation de servir ?

L’effectif réglementaire actuel de l’Armée est en effet d’un peu plus de 190’000 hommes. Que fera-t-on des milliers de recrues et soldats qui, chaque année, seront devenus surnuméraires ? Les renverra-t-on gentiment à la maison après avoir fait un tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » graines, bafouant ainsi un peu plus le principe d’égalité de traitement dans le cadre de la conscription ? Réduira-t-on le nombre de cours de répétition, rendant ainsi disproportionné le coût de la formation militaire par rapport à son usage sur la durée ? Procédera-t-on par tirage au sort ?

Je me réjouis déjà de la réponse du Parlement. D’ici 2045… A moins que l’actualité ne le rattrape pour le placer plus vite que prévu devant ses intenables contradictions.

Commentaires (6)

  • Déblogueur

    |

    Ah! Quel beau discours! Quelles belles envolées! Quelle hauteur dans le regard!

    Mais peut-être seriez-vous mieux inspiré de regarder un peu plus bas, et de prendre enfin consciences des vilaines manières qui règnent à la Ville de Genève. Mauvais traitements des cadres et collaborateurs, enquêtes administratives à charge, licenciements sans motifs…

    Là, un peu moins d’autosatisfaction serait de rigueur, car vous et vos collègues entretenez la république bananière.

    Il n’y a de leçons à donner que par l’exemple et malheureusement, vous n’en donnez pas.

    Répondre

  • Pierre Maudet

    |

    Merci pour vos fleurs, même si elles sont ironiques; quant à vos cactus, je les transmets à qui de droit.

    J’estime en effet que les mauvaises pratiques que vous dénoncez – ces « vilaines manières » dont vous parlez – ne me concernent pas.

    Une de celles-ci consistent notamment à écrire sous pseudo; à bon entendeur.

    pm

    Répondre

  • Beda Düggelin

    |

    Le problème de notre armée ce n’est pas la manque de la réflexion stratégique, le probème c’est que nous avons trop de stratégistes qui se permettent d’avoir une opinion sur un sujet sans réfléchir!

    Quel belle solution de réduire l’armée et donner l’argent à la police. Les devoirs de l’armée et de la police ne sont pas à confondre!

    Ceux qui disent qu’ une armée de moins de 100’000 hommes est suffisant, négligent partout la situation politique et économique dans le monde actuel.

    C’est bien claire, ceux qui proposent une armée à 60’000 hommes ou moins ont l’argument pour un service volontaire à leur côté, mais ça c’est ridicule. Qu’est-ce qu’il faut faire, liquider l’armée et donner toute la monnaie à la police et aux étrangers vivant on Suisse?

    Chaque pays a une armée, la sienne ou une étrangère, ce mot est toujours valable.
    Il faut que tous les polticien(n)es s’ occupent de ses devoirs et commencent à réfléchir sérieusement.

    La commission EKKJ doit s’occuper de sa rôle pour améliorer la situation pour les jeunes et les enfants!

    Répondre

  • Pierre Maudet

    |

    Loin de moi l’idée de confier à l’Armée des missions de police. Mais une meilleure répartition des ressources dévolues à la sécurité du pays s’impose. Les menaces ont évolué. Les risques « classiques » – tels que celui d’une invasion militaire terrestre – se sont fortement estompés. A l’inverse, le grand banditisme, la cybercrimalité ou les risques liés au terrorisme se sont fortement développés. Il faut donc redistribuer les moyens, notamment au profit de la police, afin d’y faire face efficacement.

    Pas question donc de « liquider l’Armée ». Mais de la renforcer, par le biais d’un profil de prestations en adéquation avec les nouvelles menaces évoquées plus haut, et en la débarrassant des mythes dans lesquels certains continuent de la faire vivre.

    Quant à la CFEJ, elle remplit parfaitement une des missions qui lui ont été confiées: réfléchir aux aspirations de la jeunesse en Suisse. C’est ce qu’elle a fait à travers le rapport Le Contrat citoyen », qui propose des piste pour redonner une âme et un sens à l’obligation de servir. Réflexion cruciale et surtout indispensable lorsque l’on sait qu’à peine 50% des jeunes Suisses effectuent leur service militaire ou civil dans sa totalité.

    Répondre

  • Bob

    |

    Monsieur Maudet,

    Je n’ai pas compris pourquoi vous avez tout prit pour vous suite aux erreurs, ou plutot, a l’erreur de Madame Sandrine Salerno (affaire « Boris Drahusak ») et pourquoi ce n’est pas elle qui s’est excusee ?!

    Je trouve toute cette affaire lamentable et malheureusement bien revelatrice de ce qui passe dans les coulisses des couloirs dore de l’Etat. Le plus dommageable dans tout ca, c’est que ca pousse la population a ne plus s’interesser ni s’investir dans la politique de la ville ou du canton avec les resultats que l’on connait.
    Surtout que le peuple n’est pas dupe et que nous savons que ce genre d’affaire est la patie emergee de l’iceberg….

    Répondre

  • Aeschlimann

    |

    Je pense que d’avoir une arme en main demandera de l’utiliser un jour ou l’autre, sinon c’est à un mouton au milieu d’une meute de loups que nous ressemblerons. Nous sommes entourés de pays en mode offensifs, notre principale mission en période de guerre est de protéger les frontières et maintenir à l’intérieur un service de renseignement intense et bien entendu notre légendaire relation internationale. La question est alors très simple: Combien d’hommes et d’armes avons-nous besoin pour répondre de manière optimum à cette mission.
    Pas de blabla à faire en plus.
    on y va!!

    Répondre

Laisser un commentaire