L’usine à gaz de la vie nocturne genevoise

Fermeture du Moa, de Weetamix, et bientôt du MàD : les jeunes descendent dans la rue pour dénoncer la disparition successive de hauts lieux de la vie nocturne genevoise ; et je trouve cela légitime, mais pas n’importe comment.

Chaque génération a poussé ses coups de gueule. Tous les dix ans environ, ces revendications débouchent sur la naissance d’un nouveau lieu. La Maison des jeunes et de la culture de Saint-Gervais en 1970, le Grütli en 1980, l’Usine en 1990 et Artamis en 2000.

Depuis quelques années, Facebook facilite les mobilisations massives et permet de rassembler en quelques heures des centaines voire des milliers de jeunes. Pour les autorités, la tâche n’est pas aisée. Confrontées à une zone grise où il n’est pas toujours simple de définir le rôle de chacun, elles doivent faire preuve d’une réactivité considérable et, surtout, de créativité pour gérer ce type de rassemblement.

Vendredi dernier, la Ville a toléré celui qui a eu lieu sur la Plaine de Plainpalais. Tout d’abord parce que l’interdire n’eut servi à rien, si ce n’est à créer un climat de tension. Mais surtout parce qu’elle était persuadée qu’en dialoguant avec les organisateurs, en responsabilisant les participants et en les incitant à respecter les lieux, une telle fête pouvait se dérouler sans difficulté majeure. Ce qui fut le cas.

Certes, la boisson la plus consommée ne fut pas le thé froid. Mais ne soyons pas hypocrites. Si cette fête géante n’avait pas eu lieu sur la Plaine, les jeunes ne seraient pas restés chez eux à jouer au Scrabble ! La consommation abusive d’alcool chez les jeunes est un problème. Mais s’en émouvoir seulement lorsqu’elle a lieu sous nos fenêtres est trop facile. Offrir des lieux de sorties dignes de ce nom, au sein desquels les jeunes peuvent être encadrés, est une nécessité.

La Ville ne peut certes pas tout faire et ce n’est pas à elle de gérer des boites de nuits. D’autant qu’elle soutient déjà pleinement les manifestations sur le domaine public, qui ont augmenté de 30% depuis trois ans. Mais il est indispensable de réfléchir à ce qu’elle veut (ou ne veut pas !) offrir aux jeunes en matière de sortie nocturne et d’établir une véritable stratégie. Les projets éparpillés proposés ces derniers jours sont autant d’emplâtres sur une jambe de bois, car sans cohérence entre eux et ne résolvant pas le problème à long terme.

Sans parler de l’attitude de l’Usine. En décidant unilatéralement de fermer ses portes pour protester contre les tensions — réelles — causées par un afflux massif de public qu’elle n’arrive plus à gérer, elle ne résout rien. Mais, surtout, elle rompt le contrat de confiance passé avec la Ville. Car en contrepartie des 1.2 millions de subvention reçus, l’Usine a une mission sociale à remplir auprès des jeunes. Qui n’est pas celle de les déverser dans la rue et d’organiser des défilés entraînant déprédations et nuisances en tous genres pour la population.

Mon collègue Patrice Mugny a condamné ce chantage, auquel il ne cédera pas. Je m’associe pleinement à sa position.

Commentaires (1)

  • William Rappard

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    Monsieur le Conseiller administratif,

    Je me permets, entre nous, une réaction à votre récent billet au sujet de la vie nocturne genevoise, de l’attitude de la population et des responsables de l’Usine.

    Mes commentaires sont insérés soit dans (entre crochets), soit après les paragraphes cités. Ils sont francs, peut-être trop. Peut-être en tirerez-vous quelques idées ou peut-être pas. J’aurais essayé ! Ma modeste contribution à la politique.

    ***

    « Fermeture du Moa, de Weetamix, et bientôt du MàD : les jeunes descendent dans la rue pour dénoncer la disparition successive de hauts lieux de la vie nocturne genevoise ; et je trouve cela légitime, mais pas n’importe comment.

    Chaque génération a poussé ses coups de gueule. Tous les dix ans environ, ces revendications débouchent sur la naissance d’un nouveau lieu. La Maison des jeunes et de la culture de Saint-Gervais en 1970, le Grütli en 1980, l’Usine en 1990 et Artamis en 2000. »

    –> Sur les quatre lieux cités, je n’entends plus parler du premier, je vais rarement au second, souvent au troisième et, bien entendu, le quatrième… plus. A ce rythme, un tel renouvellement ne semble pas être du luxe.

    « Depuis quelques années, Facebook facilite les mobilisations massives et permet de rassembler en quelques heures des centaines voire des milliers de jeunes [tant mieux !]. Pour les autorités, la tâche n’est pas aisée [la tâche n’est jamais aisée, pour personne…). Confrontées à une zone grise où il n’est pas toujours simple de définir le rôle de chacun, elles doivent faire preuve d’une réactivité considérable et, surtout, de créativité pour gérer ce type de rassemblement [c’est leur métier, et leurs représentants sont plutôt grassement rémunérés eu égard aux prestations, du moins est-ce l’impression de nombre de mes semblables].

    Vendredi dernier, la Ville a toléré celui qui a eu lieu sur la Plaine de Plainpalais [encore heureux, nous ne sommes pas à Pékin]. Tout d’abord parce que l’interdire n’eut servi à rien, si ce n’est à créer un climat de tension. Mais surtout parce qu’elle était persuadée qu’en dialoguant avec les organisateurs, en responsabilisant les participants et en les incitant à respecter les lieux, une telle fête pouvait se dérouler sans difficulté majeure. Ce qui fut le cas [en effet]. »

    –> Tâchons de ne pas oublier, en effet, quel est le rôle de chacun. Les autorités sont aussi (mais malheureusement pas surtout) au service du contribuable, à fortiori des enfants du contribuable. La population revendique le droit de s’exprimer et les autorités ont le devoir d’assurer la sécurité tout en favorisant la mise en œuvre de ce droit. Ce fut le cas, vous l’avez dit. Et c’est normal.

    « Certes, la boisson la plus consommée ne fut pas le thé froid. Mais ne soyons pas hypocrites [en effet, ne le soyons pas]. Si cette fête géante n’avait pas eu lieu sur la Plaine, les jeunes ne seraient pas restés chez eux à jouer au Scrabble [peut-être quelques-uns… allez savoir !] ! La consommation abusive d’alcool chez les jeunes est un problème [autant que chez les moins jeunes, à fortiori lorsqu’ils ont du pouvoir]. Mais s’en émouvoir seulement lorsqu’elle a lieu sous nos fenêtres est trop facile. Offrir des lieux de sorties dignes de ce nom, au sein desquels les jeunes peuvent être encadrés, est une nécessité [au sein desquels ils peuvent s’épanouir, s’émanciper puis, devenus adultes, s’amuser sans se faire voler, ni fliquer. L’encadrement, c’est à l’école et dans la famille, mais pas le vendredi ni le samedi soir, entre amis]. »

    –> En vous lisant, les jeunes semblent n’être que les 13-17 ans… Vous fîtes certes preuve d’une remarquable précocité en matière de saine sagesse. Vous représentez sans doute, à vous seul, une sorte de paradigme de réussite, d’équilibre et d’implication citoyenne. Tel n’est pas le cas de la majorité. Souvenez-vous-en ! Elle vous a élu et vous rémunère, mais ne vous ressemble pas nécessairement.

    « La Ville ne peut certes pas tout faire et ce n’est pas à elle de gérer des boites de nuits [mais en revanche de les fermer, à l’évidence]. D’autant qu’elle soutient déjà pleinement les manifestations sur le domaine public, qui ont augmenté de 30% depuis trois ans [qualité n’est pas quantité et la Lake parade est l’indicateur annuel de la médiocrité ambiante]. Mais il est indispensable de réfléchir à ce qu’elle veut (ou ne veut pas !) offrir aux jeunes en matière de sortie nocturne et d’établir une véritable stratégie [et il serait souhaitable, aussi, de réfléchir à ce que veulent les jeunes, voire à ce dont ils ont besoin]. Les projets éparpillés proposés ces derniers jours sont autant d’emplâtres sur une jambe de bois, car sans cohérence entre eux et ne résolvant pas le problème à long terme [une ébauche de solution ?]. »

    –> En effet. Le problème est profond. L’idée est la suivante, simpliste, mais parlante et relativement réaliste: à Genève, hors l’Usine point de salut. Dans le monde des « clubbers » (encore une drôle d’espèce de jeunes – et moins jeunes – dont certains individus s’avèrent être des mélomanes parfaitement fréquentables), l’Usine est le dernier espoir. Dans les grands soirs, l’usine propose des performances live d’un niveau incroyable, une ambiance digne des meilleurs boites de Berlin, une réelle recherche visuelle. Et last but not least des prix normaux.

    Dans l’intégralité des autres boites de Genève, nous nous sommes tous (ou presque) fait refouler pour d’obscures délits de faciès. Et je n’évoque même pas le rapport prix-prestation. N’essayez même pas de le nier.

    Citons tout de même, par souci d’objectivité, le Palais Mascotte qui semble représenter une sorte de compromis acceptable pour les 20-30 ans.

    Quant aux manifestations sur le domaine public, là encore, pas de quoi pavoiser. Les bords du lac sont scandaleusement sous-exploités. Jetez un œil à Zurich, Bienne, Lausanne ou… Nyon, vous comprendrez.

    Aussi, de manière générale, la Ville n’a pas à décider de ce qu’elle veut faire, mais de ce qu’elle doit faire. Pour résoudre un problème chronique, pour rattraper son retard. Ce n’est franchement pas du luxe.

    « Sans parler de l’attitude de l’Usine. En décidant unilatéralement de fermer ses portes pour protester contre les tensions — réelles — causées par un afflux massif de public qu’elle n’arrive plus à gérer, elle ne résout rien [et la Ville résout quoi ?]. Mais, surtout, elle rompt le contrat de confiance passé avec la Ville [un contrat dont la confiance s’applique aux deux parties]. Car en contrepartie des 1.2 millions de subvention reçus, l’Usine a une mission sociale à remplir auprès des jeunes [la plus difficile mission qui soit, par les temps qui courent]. Qui n’est pas celle de les déverser dans la rue et d’organiser des défilés entraînant déprédations et nuisances en tous genres pour la population [Sarkozy, est-tu là ?]. »

    –> Je vous invite à passer en ma compagnie une soirée à l’Usine (prévoyez jusqu’à 4h du matin). Pour un prix acceptable, l’Usine offre une efficacité, un niveau de sécurité, et un service dépassant, et de loin, ceux des autres boites de nuit. La liberté en prime. Pour contraster, mentionnons à regret une triste affaire ayant défrayé la chronique aux abords d’une boite de nuit privée des bords du lac. Un magnum de vodka à 800.- et, en échange, le droit de mourir dans les escaliers pour un regard mal placé…

    L’Usine constitue le refuge des centaines, si ce n’est de milliers de citoyens noctambules de tous horizons et de toutes classes, qui ne peuvent, ou ne veulent, aller nulle part ailleurs, faute d’alternative (au sens littéral). Sous un angle « juridictionnel », l’Usine serait une sorte de Tribunal de première instance de la nuit en vertu de l’art. 27 LOJ a contrario. Vous me comprenez : si ça ne marche pas ailleurs, c’est là-bas qu’on va si ce n’est pas déjà plein.

    A défaut, on est frustré et déçu de n’avoir pas pu se défouler. Et on connaît la suite.

    J’oserai, par pur esprit de provocation, suggérer qu’un soutien financier encore plus élevé en faveur de l’Usine serait de nature à provoquer, à terme, une réduction des frais de fonctionnement des juridictions pénales (et pas que des mineurs…). Un jeune qui s’ennuie est un jeune dangereux, dit-on par chez moi. Un vieux aussi, d’ailleurs. Allez savoir…

    « Mon collègue Patrice Mugny a condamné ce chantage, auquel il ne cédera pas. Je m’associe pleinement à sa position [Fillon, est-tu là ?]. »

    –> Ne confondez pas « chantâge » et revendication. L’Usine croule sous le monde chaque weekend. Un unique espace de liberté qu’il n’est pas aisé d’administrer mais qui, par la magie d’une sorte d’économie informelle, fonctionne tout de même sans heurts significatifs. Du moins au regard de l’affluence. Des Usines, à Genève, il en faudrait deux ou trois de plus. Quitte à ne pas les financer directement, favorisez au moins leur création. Vous pourriez ainsi proposer un programme d’aide à la création de boites de nuit. Sous forme de conseils et d’assistance en matière de respect des normes administratives et de gestion, par exemple. Une sorte de guichet spécialisé. Ce n’est qu’une idée, que je vous offre bien volontiers sur un plateau.

    Car voyez-vous, vous avez tort en l’espèce. Mais la force d’un bon politicien n’est-elle pas d’entendre raison face à la réalité ? Et je ne doute pas une seconde que vous êtes un bon politicien. Vocation ne trompe pas. Ouvrez les yeux !

    Nous ne sommes pas encore en France, il ne tient qu’à vous d’éviter que nous y arrivions. En attendant, ne vous plaignez pas trop et agissez. Le rapport de l’ARV est entre vos mains, le pouvoir aussi.

    ***
    Le sujet me tenait à cœur et je me suis permis une réaction. C’est bien volontiers que je me tiens à votre disposition pour en parler de vive voix.

    Je vous prie de croire, Monsieur le Conseiller administratif, à l’assurance de ma parfaite considération.

    William RAPPARD

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