Hommage à Lise Girardin

Voici le discours que j’ai prononcé lors des obsèques de Lise Girardin le 21 octobre 2010 à la Cathédrale Saint-Pierre.

Lise Girardin nous a quittés samedi passé, dans sa nonantième année, au terme d’un parcours de vie emblématique et exceptionnellement riche. Je voudrais ici saluer sa mémoire et lui rendre, au nom des Autorités de la Ville de Genève, l’hommage que lui doit notre Cité.

C’est en effet une grande dame dont nous prenons congé aujourd’hui. Pour un de ses successeur, magistrat qui suis né une année avant son départ du Conseil administratif, j’en mesure avant tout la stature à l’impression très forte qu’elle a laissée à ses contemporains dans la vie politique, qui, nombreux, m’ont parlé d’elle ces derniers jours.

Durant plus de trente ans de vie publique dont vingt ans de mandats électifs, Lise Girardin, par les responsabilités qu’elle a assumées, par l’engagement qu’elle a personnifié, aura incarné la Genève pionnière, la Genève qui ose, la Genève qui bouscule, dans un souci constant de veiller à l’égalité des chances, du bien commun et de l’intérêt général.

Fille de professeur de mathématiques, épouse d’un enseignant, puis doyen, puis directeur du Collège du soir (Pierre Girardin), elle-même enseignante de français moderne à l’Université de Genève, Lise Girardin savait simplifier les dossiers les plus complexes pour mettre les enjeux politiques à la portée de tous. Elle avait la passion de la formation de la personnalité et de l’opinion. Elle avait surtout ce don pédagogique rare qui caractérise la race des politiciens populaires et humanistes. Populaires parce qu’humanistes.

Incarnation féminine de ce radicalisme humaniste, Lise Girardin avait un vrai sens politique. Celui qui l’amène à entrer au Parti radical pour le changer de l’intérieur puisqu’à l’époque c’était une formation politique parmi les plus rétives au suffrage féminin. Cette audace lui réussit puisqu’elle est élue au Grand Conseil genevois en 1961, comme huit autres pionnières, alors que les femmes viennent d’accéder un an plus tôt à l’éligibilité sur le plan cantonal. Elle siégera douze ans durant sur les bancs du Parlement cantonal, s‘illustrant régulièrement par son aisance dans l’élocution, ainsi que ses qualités d’analyse et de persuasion.

Ces talents devaient alors grandement la servir en Ville de Genève. Poussée par Gilbert Duboule, Lise Girardin devient en effet la première femme élue au Conseil administratif de la Ville, en 1967, au lendemain d’une vilaine affaire d’indemnités qui contraignit quatre des cinq magistrats en place à ne pas se représenter. Elle avait déjà ouvert la voie à l’engagement politique des femmes en 1961, voilà qu’elle réédite son coup en 1967 à la tête de la deuxième ville de Suisse. Quel coup de tonnerre dans le paysage fédéral !

A telle enseigne que la presse alémanique, soulignant l’accession d’une femme à la mairie d’une grande ville, s’étonna du fait que « les enseignants et les élèves soient toujours dans les classes et que les trams roulent encore ». C’était il y a un peu plus de 40 ans. Lise Girardin a été confrontée à un monde masculin qui ne lui a pas fait de cadeaux. Elle déclarait alors, en 1968, à la Télévision Suisse Romande : « Il faudrait pouvoir faire comprendre à ces femmes, que si elles ne s’occupent pas de la vie politique, la politique en revanche s’occupe d’elles. » Lise Girardin savait s’affranchir de considérations misogynes sans pour autant s’engager dans une lutte féministe en tant que telle.

Lise Girardin savait en fait aller à l’essentiel et tracer les lignes stratégiques, laissant le soin des détails et le souci de la mise en œuvre à ses collaborateurs, et en particulier au plus fidèle d’entre eux, Monsieur Jacques Haldenwang.

Ainsi, son passage à la tête du dicastère des Beaux-arts et de la Culture, comprenant les beaux-arts, les musées et les bibliothèques, est marqué par sa volonté de transparence, d’ouverture et de dialogue, ainsi que par sa politique d’encouragement à la création artistique. Elle s’emploie avec succès à améliorer l’état des musées de Genève, ainsi que la qualité et la diversité des spectacles. Un mot caractérise sa gestion : la prudence, une qualité essentielle, selon elle, pour un magistrat désirant travailler en profondeur et tenant compte des intérêts divergents des milieux artistiques et culturels.

Cette gestion prudente de l’argent public – certains diraient parcimonieuse – était symbolisée, m’a-t-on dit, par la pauvre ampoule dénudée, pendue au bout de son fil, qui éclairait son bureau. « Vous voyez bien que j’ai peu de moyens » disait-elle à tous ceux qui venaient lui demander de l’argent pour la culture alternative. Au-delà de l’anecdote, cette vision prudente de l’investissement public dans la culture n’empêchera pas Lise Girardin de mener à chef plusieurs projets importants pour la Cité :

  • Elle s’investit dans l’agrandissement du Conservatoire et Jardin botaniques, notamment avec l’acquisition, en 1978, de la Terre de Pregny.
  • Durant ses mandats, le Musée d’art et d’histoire, le Musée d’ethnographie, le Musée Rath, le Musée de l’Ariana, le Muséum d’histoire naturelle, le Victoria Hall et la Bibliothèque publique et universitaire sont rénovés, réaménagés ou modernisés.
  • Lise Girardin s’implique notamment dans l’acquisition de la campagne Calandrini en vue de l’ouverture en 1976 de l’annexe du Musée d’ethnographie, située à Conches.
  • Sous son impulsion, la Ville achète la collection Fritz Ernst d’instruments anciens de musique, dont une partie est aujourd’hui exposée au Musée d’art et d’histoire.
  • En 1969, Lise Girardin décide de rendre publique la collection d’horlogerie de la Ville. Cette décision se traduit par la création en 1972 du Musée de l’horlogerie.
  • Cette même année débute une action d’intérêt socio-culturel visant à offrir aux personnes âgées de condition modeste des billets de spectacles à petit prix. Cette formule existe toujours.
  • En 1978, elle mène une opération « portes ouvertes », qui attire un très nombreux public, dans les musées, les bibliothèques, les institutions musicales et les théâtres genevois.
  • Enfin, l’année 1979 est marquée par l’ouverture de la première discothèque municipale de Genève (la discothèque des Minoteries).

Lise Girardin laisse là un bilan impressionnant. Notre Cité aura ainsi pu compter, à divers titres et malgré une époque difficile au lendemain de mai 68, sur une femme tenant bon la barre d’une municipalité, une femme de principes. Les principes du radicalisme libéral, cultivé dans le droit fil des Perréard, Lachenal et Borel.

En 1971, succédant précisément à Alfred Borel, elle est élue Conseillère aux Etats, première femme à pénétrer, à ce titre, dans la Chambre haute, ouvrant à nouveau la voie à bien d’autres. Dans un monde feutré, souvent hypocrite, Lise Girardin parle haut et clair. Pionnière infatigable, elle porte avant l’heure la voix des villes à Berne et à l’étranger, montrant ainsi tout l’intérêt d’un enracinement local couplé à un engagement national, montrant également la nécessité de développer des liens entre Genève et la Suisse alémanique, mais aussi de décloisonner les gens et les institutions.

Après avoir pris sa retraite politique, quittant le Conseil des Etats en 1975 et le Conseil administratif en 1979, Lise Girardin se consacrera encore au bien public en prenant la vice-présidence de Pro –infirmis Suisse. En 1984, elle est nommée présidente de la Commission fédérale des étrangers, mandat qu’elle assumera jusqu’en 1991.

Intrépide, chaleureuse et déterminée, Lise Girardin aura marqué son époque par son emprise sur les réalités d’alors, à l’image de sa devise, affichée dans le journal La Suisse : hic et nunc, « ce qui m’intéresse, c’est ce que je fais ici et maintenant. »

Permettez-moi de conclure sur une image que je garde comme un souvenir ému de ma dernière visite à Lise Girardin, il y a quelques mois de cela dans sa maison à Onex, en compagnie de Françoise Saudan et de François Longchamp. Cette image, c’est celle d’une femme admirable qui avait encore à cœur de nous ouvrir elle-même la porte de sa demeure pour nous accueillir, comme elle avait si souvent ouvert la voie précédemment.

Mesurant la portée de l’œuvre qu’elle laisse derrière elle, et sachant toute la fierté qu’elle lui inspirait à sa famille, j’aimerais dire ici à son fils, ses petits-enfants et arrière-petits-enfants le témoignage de notre profond respect et de notre sincère sympathie.

Pierre MAUDET
Conseiller administratif de la Ville de Genève

Commentaires (3)

  • Isabelle Clotilde Küng

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    Merci d’avoir mis en relief l’oeuvre de pionnier Lise Girardin…. qui ainsi grâce à vous en inspirera sans doute encore plus d’un, tant il est vrai que c’est par les accomplissements des uns, qui ce faisant tracent une voie… que les autres pourront – s’ils le jugent opportun – développer en fonction des nouvelles nécessités et possibilités. A propos de nécessités et possibilités… la disco municipale c’était une sacrément bonne idée… aujourd’hui j’imagine qu’elle collaborerait avec les jeunes eux-mêmes pour mettre sur pied, avec eux (je me répète exprès), des lieux de loisirs leur convenant.

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    • zaugg michel

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      La mort de Lise Girardin nous attriste tous, et cette disparition vaut bien un discours d’exception. Son dynamisme, ses prises de position, notamment dans les importantes commissions cantonales et fédérales, nous laisse sans voix. Il ne restait à Lise Girardin, que l’échelon qui mène au Conseil Fédéral. Elle en avait le tempérament, l’intelligence, et la force d’une réussite exemplaire, pour le bien des citoyennes et citoyens de ce pays!

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  • BAUD Jean-Pierre

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    Cher Monsieur Maudet,
    Je tenais à vous remercier pour le bel hommage que vous avez rendu à ma Tante lors de son ensevelissement jeudi dernier. Le travail de recherche que vous avez effectué m’a permis de revivre tout au long de votre discours de très beaux moments passés à ses côtés.
    Ce fut effectivement une très grande dame tant sur la plan politique que sur le plan familial. Il est vrai que c’était une femme avec un caractère soutenu et je pense que c’est cela qui lui a permis de marquer son temps comme vous l’avez si bien évoqué.
    Merci encore et recevez Cher Monsieur Maudet mes respectueuses salutations.

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